D'autres soupeuses se trouvent au quartier de Douai. Elles sont les habituées des promenoirs des music-halls ou de bals. Les hommes sont des bas coulissiers, agents de change, des fonctionnaires, des commis, des employés. Les restaurants ici sont d'ordre secondaire, au plafond sale ; les filles s'ébrouent, on mange, on boit, les pommettes rosissent, mais vite la montée du désir se fait, l'homme hâte les femmes pour le départ. Dans les restaurants de Montmartre ou aux Halles la salle est basse, roussie; les banquettes sont en moleskine. On sent « la houle des benjoins sur les chairs fauves » le musc, la fumée de pipe.
Lorsque les filles sont déjà saoules « c'est comme un paquebot, un fond de cale qui vogue dans le noir, c'est un tas de corps repus, un étal de chaires mortes, des faces de morgue, des bustes de cire avec des pommettes roses ou bleues, des bouches tordues ou détendues ». Ici se marque la série des filles qui n'ont pas réussi, c'est le royaume des naines, des « chiffortonnes », des maigres, des obèses, des vieilles soupeuses « qui luttent ride à ride, pli à pli, de dent à dent... ces vieilles retroussées, ogresses, entremetteuses, tireuses de cartes, somnambules(...) ou vieilles chèvres douces et maternelles. Et encore plus bas à l'école militaire, dans les bals-musettes pour soldat « leurs amis, des êtres en blouse, en veston, cravatés de rouge et la poitrine offerte, encornés comme des bœufs (…) se frappent les cuisses, frappent le plancher (…) la fille a la face terne, les yeux vides, la bouche édentée. Elle a, paraît-il des artifices...» (131)
J. Bluzet (132) prétend que les esclaves noirs sont plus favorisés, car eux gardent toujours « une certaine dignité » tandis que chez nous, les blanches sont vendues dans le but exclusif de livrer leur chair au premier venu. Il cite le fait que pour se marier, la jeune fille a besoin d'autorisation parentale ; d'après lui, elle n'a pas besoin d'autorisation parentale pour être prostituée. Selon Bluzet, la plus grande partie des filles sont fournies par les centres industriels et recrutées parmi les professions les plus pénibles ou les moins rétribuées, telles que les filles de fabrique, les lingères, les servantes, les couturières. Les lacetières, par exemple, travaillent de six heures du matin jusqu'à six heures du soir. Les machines ne s'arrêtent jamais. Pour arriver à gagner 2 F par jour, il faut que ces femmes restent de 12 à 14 heures courbées sur la machine à coudre.
Comment marche ce commerce ? La jeune fille arrive dans une grande ville : le courtier, homme ou femme, affilié à la corporation est prévenu, reçoit «la marchandise » : il conduit le troupeau dans un hôtel borgne ; le propriétaire paie, de 500 à 2000 F « comme au marché de la Villette ». La fille aura 2000 F de dette, les vêtements, le courtage sont avancés par le patron. Un an après, lorsqu'on la trouve vieille, un autre propriétaire arrive, paie la dette et reprend la fille.
Officiellement un homme de moins de 21 ans ne peut pas entrer dans les maisons de tolérance, mais selon Bluzet, la majorité des clients se compose de jeunes. Et à ce propos, il a une phrase capitale : « C 'est l'école où la jeunesse parcourt rapidement les étapes d'un sadisme classique et isolant ».(133 b)
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