Si nous avons dit plus haut que la Belle Epoque n'en était pas une, c'est non seulement à cause des grands soubresauts idéologiques qui la secouent, mais surtout à cause du chômage et de la misère des ouvriers et des paysans. Or, il apparaît que la condition économique intolérable de ceux-ci n'est pas ce qui les fait souffrir le plus. A cet égard, la confession du couple aux 23 enfants à Rochefort-sur-mer, qui ne s'éclaire qu'avec une seule bougie, est significative. En fait, chaque phrase du mari et de la femme se rapporte à leur orgueil blessé. Elle « ne tire pas vanité » d'être mère 23 fois, mais « ressent quelque orgueil à la gratification de M. le Ministre ». Le mari, blessé dans son amour-propre, car l'outil qu'il avait inventé sera breveté sous le nom de ses employeurs, prétend rageusement qu'il ne se révoltera pas, travaillera jusqu'à
ce qu'il tombe : les autres pourront dire ainsi : « C'était un brave homme ». Cet « orgueil » que se construisent les pauvres, cache d'immenses déceptions et résignation. En effet, que reste-t-il à l'ouvrier que se dire « nous sommes braves, nous travaillons honnêtement ». Il est vrai que c'est ainsi que se les représentent les bourgeois également, mais ce n'est qu'un aspect de l'image de l'ouvrier : un autre aspect en est que du moment qu'on est pauvre, on n'est pas normal, parce que la pauvreté équivaut à saleté, dégénérescence, débilité... Santé et propreté font partie d'un autre statut social.
Kipling dit dans un de ses poèmes : « Car la femme du capitaine et Judy O'Grady sont en fait sœurs sous la peau ». Mais pour Bobier (201) le pauvre est fait d'une autre substance sous la peau : sa peau est plus obtuse, supporte mieux les intempéries. Et « le pauvre » le sait bien et pour cause, parce qu'il est traité comme « l'ouvrier Théophile » du journal Le jaune, qui dans son catéchisme le prend pour un enfant imbécile et coupable. Il est méprisé et naturellement il en conscient. Comment supporte-t-il l'humiliation et la honte de sa condition ? On n'en avait jamais écrit des livres. Mais on a des images erronées sur lui : l'une d'elles consiste à croire que plus on est bourgeois et civilisé, plus on refoule ses pulsions, ses instincts. Mais un bourgeois peut se permettre des fêtes de « débauche » qui lui servent d'exutoire, de pratiquer la polygamie en entretenant des maîtresses. Les mœurs des classes supérieures étaient de tous temps plus libres que celles des classes inférieures. En fait, la classe bourgeoise s'était toujours ménagée des issues pour échapper à la répression morale et sexuelle officielle, comme le fait remarquer Foucault. (202)
D'autre part, on ne peut soutenir non plus que du fait de sa culture et de sa sensibilité accrues, le bourgeois a le « privilège » de la névrose, de la neurasthénie. Zeldin cite L'hystérie et la neurasthénie chez le paysan d'Angers de Terrien, de 1906, (203) dont les propos sont capitaux, si peu d'écrits traitent ce sujet jusqu'à nos jours même. Terrien soutient que le paysan est beaucoup plus neurasthénique que le bourgeois, comme il boit plusieurs litres de vin par jour, a des rapports sexuels en état d'ivresse et c'est dans cet état qu'il conçoit ses enfants ; le paysan est superstitieux, ses enfants sont surexcités par de terribles histoires, la sorcellerie est une cause permanente d'inquiétude pour lui. Les hommes deviennent plutôt hystériques, les femmes neurasthéniques, car les hommes laissaient en temps normal les soucis ménagers et économiques aux femmes. Terrien mentionne « cinquante cas prouvant que divers types d'angoisse empêchaient les paysans de travailler et les plongeaient dans un désespoir aussi profond que celui des intellectuels les plus raffinés. » (204) .
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